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lundi 5 mars 2012

Une petite aventure

Le phare dit du bout du monde près du port de La Rochelle

J'ai bien essayé de le retenir par la poignée de commande, mais elle a glissé doucement dans l'eau comme une tête qui ne reverra plus le ciel. Dans la seconde je me suis dit : "Je viens de perdre un moteur!" Et la seconde suivante j'ai réalisé que le moteur était attaché par un bout au balcon. En effet dès que j'installe un moteur hors bord, je l'attache par sécurité au bateau afin que... au cas où ... par sécurité! Et le jour où la sécurité a servi c'est aujourd'hui. Je tire donc sur le cordage et fait réémerger le moteur. Quelques secondes plus tard il était à bord. Tout mouillé, mais à bord. Inutilisable, mais récupérable certainement.
Je m'occupais de nouveau des voiles afin de refaire gîter le bateau. Après m'être arraché les mains sur la drisse de grand voile, le bateau repart. Je reprends la barre pour ne pas m'enliser de nouveau. car sinon je n'aurais plus de moyen de m'en sortir, sans moteur. Philippe me dit l'axe à suivre, je frôle le poteau de début de chenal. Ca y est, je suis dans la petite rivière. Il me reste à mettre de l'ordre pour aller vers La Rochelle. Je n'ai plus de moteur pour m'aider au cas où, mais il y a du vent, assez fort et dans le bon sens. Je lui fais un signe de la main.
Quand une risée plus forte se fait sentir, la barre devient dure et le bateau remonte au vent tout seul. Ne pas forcer surtout car il y a longtemps qu'il n'a pas servi, il ne s'agit pas d'avoir quelque chose qui casse. Arrivé au pont d'Oléron, le temps se couvre, il va pleuvoir on dirait, une sorte de brume s'installe. Il ne manquait plus que ça. S'il n'y a pas de visibilité, je suis fichu. J'appelle mon frère pour le tenir au courant. Le brouillard c'est ce qu'il y a de pire en bateau, car on ne voit rien. Je suis arrivé dans le secteur des parcs à huitres, il faut suivre les bouées et regarder les piquets qui dépassent de l'eau pour ne pas se planter. Heureusement cette brume ne dure que quelques minutes et je repère un poteau puis une bouée que je devine. Je n'ai pas de cartes mais je suis passé là si souvent... Il faut aller de repères en repères pour rester là où il y a du fond, et encore  assez proche de la marée haute, car à marée basse on ne passe plus.
Ce passage particulier se termine par une tourelle. Ensuite direction l'île d'Aix, sauf que je ne la vois pas. Une bouée encore au loin, je la vise. Puis une autre après, mais c'est la dernière, après il faudra que je vois quelque chose. Le vent a baissé avec cette sorte de bruine qui enveloppe tout. Arrivé près de cette bouée, je cherche une ligne de terre sur l'horizon. Un court moment j'ai peur. Que vais-je faire? Et puis tout d'un coup cela s'éclaircit à peine mais suffisamment pour voir au loin Fort Boyard, puis la côte, puis l'île d'Aix. Ca y est je sais dans quelle direction pointer. Au fur et à mesure que je m'en approche le vent baisse. Trois bateaux passent dans le coin, mais à une vitesse que j'envie, car la carène du mien doit être tellement sale que je ne peux les suivre. Il n'y a quasiment plus de vent, mais au moins de la visibilité. Je demande au vent de ne pas m'oublier. Il revient, mais tout doux. Je vois les voiliers au loin qui s'approchent de La Rochelle alors que je me traîne misérablement. Il fait un peu frais. J'avais emmené du thé et de quoi manger. J'ai bien peur que j'arrive en pleine nuit si cela continue. Comme j'aimerais être au chaud chez moi, dans une maison comme tout le monde! Si j'avais le moteur, je le mettrais, puisque je l'avais pris par précaution indispensable. Mais là je suis le jouet du vent, sauf que début mars, par temps gris, ce n'est pas vraiment l'été....
Le jour tombe petit à petit, comme le vent qui oscille entre peu et pas beaucoup. Les lumières commencent à s'allumer. Je commence à avoir froid. Je me recroqueville au fond du cockpit, tout en faisant gîter le bateau du bon côté pour lui faciliter la tâche. Au loin les bouées lumineuses du chenal conduisant au port. Je dois avancer à un noeud, moins de 2 km/h. Patience. Par chance, la marée remonte, ce qui veut dire qu'il y a un courant, très léger, qui me pousse dans le bon sens. Vaut mieux ça que l'inverse, sinon je n'y arriverais pas. Je regarde les lumières se décaler, ce qui me montre mon déplacement. Le vent tombe complètement. Je bouge la barre à gauche, puis à droite, comme si je godillais, cela fait avancer le bateau modestement, mais ça marche. Je vais le faire pendant une heure et demi à deux heures, jusqu'au ponton où je dois laisser le bateau. Il est 22 H.
Heureusement qu'il y a eu ce si peu de vent jusqu'à 8 H, et la marée montante, sinon j'y passais une partie de la nuit.

Quelle chance j'ai d'avoir trouvé quelqu'un pour reprendre ce petit bateau, mais quelle aventure pour mon dernier voyage avec lui. Certaines histoires sont difficiles à terminer. Ce fut le cas. Cela aurait pu se passer plus mal. J'avais une petite appréhension deux jours avant de partir. C'était ça sans doute. C'est une libération, un soulagement. J'ai passé l'âge de jouer à ça...

3 commentaires:

Marie Surya a dit…

Quelle aventure , Yannick !
Oui , les deuils sont parfois difficiles
...
et prendre le temps de se séparer est aussi parfois nécessaire ...
ici, ça semble , en apparence , t'avoir été imposé , ... mais qui sait ?
"Je-ne-sais-pas"...est mon meilleur allié ! (*_*)

Dominique a dit…

Tout est bien qui finit bien !

philippe a dit…

En bateau,il y a toujours des frayeurs,j'ai connu cela aussi.

L'histoire est bien racontée.